Cholem Aleikhem

Publié le par AACCE


DOMAINE YIDDISH

CHOLEM ALEIKHEM, né en 1859 en Ukraine, de son vrai nom Cholem Rabinovitch, est un écrivain mondialement connu. Maxime Gorki disait de lui: "Une littérature quo possède des écrivains d'une telle classe, mérite de tenir un rang d'honneur dans la littérature mondiale. "

Avec Mendelé et Peretz, il est considéré comme un classique de la littérature yiddish. Il a commencé à écrire en hébreu dans le journal "Hazfira" puis dans "Hamelitz", il a essayé d'écrire en russe aussi, mais son esprit vif et son imagination débordante ne purent trouver leur expression que dans la langue yiddish. Possédant un don particulier pour déceler les travers d'esprit et de maintien des gens, ayant le goût de la moquerie, de l'humour et du rire, 11 ne put trouver un meilleur instrument de création littéraire que la langue yiddish Son vocabulaire riche en injures, malédictions et expressions comiques touchant presque le grotesque convenait mieux à son génie. Il utilise souvent le monologue, et la façon de parler de son personnage déclenche le fou-rire chez le lecteur ou chez l'auditeur. En aucune autre langue on ne peut obtenir le même effet avec le même sujet littéraire. D'où la difficulté extrême de traduire Cholem Aleikhem. Toute la saveur de la phrase yiddish se perd, disparaît.

Ses œuvres sont tellement nombreuses qu'il est difficile de les énumérer toutes : des pièces de théâtre, des romans, des centaines de nouvelles: Le Procès de Choumer - Stempeniu - Yosselé le Rossignol  - Yaknaz - La Colombe - Le Tailleur ensorcelé - Mazel Tov - Sender Blanc - Les Dispersés et les Disséminés- Le Gros Lot -Le Déluge- Etoiles errantes - Chmulek -Kasrilevke dans Yehoupetz - La Plaisanterie Sanglante - Retour de la Foire . etc... etc...

Arrêtons-nous, nous n'en finirons pas. Mais ses œuvres les plus connues sont incontestablement : Tevié le Laitier - Menachem Mendel - Motel fils du chantre - Les Petites gens Kasrilevke. Il décrit le "shtetl" de l'époque où la vie économique en Russie était en pleine mutation. Naissance du capitalisme après l'abolition du servage en 1801. Construction du chemin de fer, accès à l'instruction publique profane, la "gimnasie". L'ancien ordre patriarcal figé dans son immobilité moyenâgeuse commençait à s'ébranler. Les filles de Tevié le Laitier, ce brave homme du peuple, si fier de sa sagesse biblique, qui parle toujours avec un "  midrach ", eh bien sa fille Hodel se marie avec un révolutionnaire et le suit en Sibérie, l'autre se marie avec un "goi " et se convertit au christianisme. Et le pauvre père qui en a encore trola autres à marier, accepte tout, il accepte même le pogrome en le tournant en dérision, dans son récit par "un mot miraculeux - Vakhalaklhakos". Car dans cet ouvrage, comme dans beaucoup d'autres, c'est Tévié - qui parle et raconte sa vie à Cholem Aleikhem. Mieux vaut rire que pleurer. Tevié n'aime pas pleurer, et Cholem Aleikhem dit: "  Ma Muse est pauvre mais gaie. "

Dans Menachem Mendel, il se moque de l'homme qui court parés la fortune et échoue dans toutes ses entreprises. Il s'adapte très mal à la vie moderne. Ce personnage est ridicule et Cholem Aleikhem l'appelle "luft-mensch" qui s'occupe de "luft-gecheft" c'est-à-dire qui vit de l'air, et toutes ses occupations ne sont que du vent. N'empêche que d'autres juifs ont bien réussi à s'adapter à cette transformation économique, ils ont développé le commerce et l'industrie et contribué fortement à l'essor du pays. Il n'y avait pas que des Chlimazel. Dans "Motel fils du chantre" Cholem Aleikhem décrit la grande misère qui régnait alors dans le shtetl juif, vue par les yeux d'un enfant, un orphelin qui pétille d'esprit, de bonne humeur, de joie de vivre. La famille du petit, après plusieurs tentatives vaines de trouver un gagne-pain, décide d'émigrer aux Etats-Unis

      La description de ces émigrants " loqueteux et pouilleux " dupés et dépouillés par les rôdeurs de frontière, qui courent d'un bureau à 1'autre, d'une ville à l'autre, est très émouvante. Puis, la désillusion en arrivant dans ce pays de rêve - l'Amérique .

La vie privée de Cholem Aleikhem est assez mouvementée, riche en rebondissements heureux et malheureux. Il épouse la fille d'un très fiche hobereau juif, longtemps opposé à cette union. Après la mort de son beau père, il hérite d'une fabuleuse fortune. Cholem Aleikhem se lance alors dans les affaires mais, peu doué pour ce genre d'occupation, il finit par tout perdre, comme son héros Menahem Mendel.

Ruiné, il voyage à travers l'Europe et l'Amérique. C'est la gloire littéraire, les réceptions délirantes dans toutes les couches de la population juive.

Mais la maladie le ronge et la mort le frappe à New York, en 1916. Qu'il repose en paix. Chalom à lui.

Liouba WOLF.


 Ce texte de Sholem Aleichem est extrait de : " Les petites gens de Kasrilevke ". La troupe du T.E.P.Y. (Théâtre Et Poésie Yiddish) en a fait une adaptation pour le théâtre et l'a inscrite à son répertoire en 1998. (La traduction est de Sarah Rosenberg)   

LES SATISFACTIONS QUE PROCURENT LES ENFANTS

  Je ne suis pas un richard, savez-vous ? Loin d'un richard. Je n'ai rien. Je ne suis qu'un propriétaire avec un logement à moi. C'est tout. D'ailleurs, qu'a-t-on de plus, comme on dit chez nous, avec un logement ? Que des ennuis !

 Mais moi, je peux me vanter d'avoir de la joie par mes enfants (que Dieu les protège) ; plus que le plus grand des richards dans KASRILEVKE !   

Chez moi, entendez-vous, quand arrive un jour de fête et que se rassemblent tous les enfants, (qu'ils soient épargnés du mauvais sort) : fils et filles, brus et gendres avec tous les petits-fils, qui peut se comparer à moi ?   

 - Par exemple, prenons le repas de Pourim.  

 - Quel plaisir, je vous le demande procure un repas de fête si l'on s'assoit autour de la table et que l'on mange seul avec sa femme ? 

 - Bon. Imaginez-vous que j'ai déjà mangé le poisson, avec le bouillon, avec les pâtes, les "tzimès", et ceci et cela... 

 - Et alors... Pauvre de moi ! Un cheval, excusez l'expression, mange  aussi...  

-  Un homme n'est pas un cheval tout de même ! - Raison de plus pour un Juif !  

 - Raison de plus pour une fête ! - Raison de plus pour le repas de Pourim !   

- Tout d'abord les enfants (qu'ils soient protégés du mauvais œil).  

 - J'en ai huit (qu'ils soient en bonne santé) ; tous mariés.... . Quatre sont des fils ; quatre sont des filles ; quatre gendres et quatre brus.  

- Cela fait déjà une tribu de seize enfants? (qu'ils soient protégés du mauvais œil), 

 - Passons à présent aux petits enfants... (que la vie leur soit douce). On n'a pas à se plaindre car toutes les filles et toutes les brus enfantent (que Dieu les protège) chaque année ; chez certaines il y en a onze, chez d'autres il y en a neuf, chez d'autres encore, sept. Des femmes sans enfants, on n'en trouve pas chez moi.  

 - Cependant, avec un seul fils... celui du milieu... j'ai eu quelques ennuis : ma bru pendant un temps n'a pas eu d'enfants : aucun... aucun... et c'est tout ! 

 - Alors, a commencé tout un cirque : les docteurs, le Rabbin, même le sorcier... Rien n'y a fait...  

- En conclusion, il ne reste que le divorce.  

-  "Et bien, qu'ils divorcent..."  

 -  "Qu'ils divorcent..."  

 - On arrive au divorce: Comment..? Quoi...? Elle ne veut pas... ?  

- Que signifie : elle ne veut pas ?  

 - Elle dit qu'elle l'aime....Quelle idiote !  

 - Tu entends :  elle t'aime... Qu'en penses-tu, lui dis-je ?  

 - Je l'aime aussi, répond-il.  

 - Que pensez-vous de ce gros malin ?  

 - Je lui parle: "enfants" il répond: "amour"  

 - Que dites-vous d'un tel sot ?  

 - Bref, ils n'ont pas divorcé. Et Dieu est venu en aide: cela fait déjà six ans qu'elle a commencé à enfanter. 

 - Et elle enfante chaque année, chaque année. Elle nous submerge de petits enfants.

 - Si vous voyiez chez moi les petits enfants: tous des surdoués. Tous plus beaux les uns que que les autres; dans leur allure rien à redire. Je vous dis: des objets rares.

 - Comme ils apprennent bien ! Vous voulez une page du Talmud, voici une page du Talmud, par cœur ; que ce soit le Roumèche de Rachi, ou la Bible, ou la Grammaire Hébraïque, avec toutes les psalmodies. Quant aux fioritures superflues d'aujourd'hui, n'en parlons pas !

 - Ils lisent et écrivent : le Yiddish, et le Russe, et l'Allemand, et le Français, et, et, et....

 - Si j'ai besoin, un jour, de parcourir une lettre, d'écrire une adresse, ou autre chose; survient une vraie bataille : "Grand-père chéri, je veux le faire!" , "Grand-père chéri, je veux le faire" ... !

 - Et quoi, demanderez-vous, et le gagne-pain ?

 - Il y a pour cela un très grand Dieu ! il dirige une fois comme ça, une fois comme ça. Une fois mieux, une fois pire.

 - Plutôt pire que mieux figurez-vous. On se donne du mal et on arrive à terminer l'année....Du moment qu'on a la santé..., comme vous dîtes....

 - Pour mon fils aîné ça n'allait pas mal. Il était installé dans un village. C'est dans ZLADIEVKE qu'il était installé, et il avait un très bon gagne-pain; mais lorsque le décret du 3 mai est tombé, on l'a remercié.

- Sans doute s'est-il débrouillé. A-t-il voulu démontrer qu'il n'était pas un "moins que rien" ? S'est-il procuré des papiers prouvant qu'il habite-là depuis la création du monde ? Il s'est sans doute adressé au Sénat... . En fin de compte aucune prière au ciel ne lui est venue en aide. On l'a chassé et il ne s'en est pas remis.

- Aussi est-il installé chez moi avec femme et enfants. A-t-on le choix ?

- Pour mon autre fils, hélas, cela ne va pas tout seul. Tout ce qu'il entreprend est catastrophique; comme vous dîtes: " avec le beurre dessous". S'il achète des céréales, les prix chutent. S'il acquière des bœufs, ils crèvent; s'il entreprend le commerce du bois, I'hiver est chaud ! S'il jetait un regard dans la rivière tous les poissons crèveraient... .

- Je me rends à l'évidence et lui dis : "Sais-tu quoi ? Fais tes paquets et viens chez moi avec ta femme et tes enfants". Et alors, que faire ...?

 - Pour mon troisième fils, alors là ça n'allait pas mal du tout. Lorsqu'il a été pris dans le grand incendie (que cela ne se reproduise plus !). Il en est sorti nu "comme du ventre de sa mère". Avec en plus un bon paquet de dénonciations; avec un " slédovatel "", avec des ennuis, avec un enrôlement pour le service militaire. Ne m'en parlez pas ! Ca va, quoi !...

- Aussi, à présent reste-t-il chez moi avec toute sa tribu. Et alors? ...

- Mais pour mon plus jeune fils (pas de mauvais œil) cela ne va pas mal du tout. Pourquoi dit-on pas mal ? Il n'a pas d'argent mais il a un riche beau-père. C'est-à-dire qu'il n'est pas aussi riche que ça. Pas comme un propriétaire qui a beaucoup négocié. Non.  Mais c'est un grand baratineur ; un "Krout'n" (que le Très Grand nous en protège!). Il embrouille tellement, qu'il s'embrouille lui-même, et qu'il embrouille les autres aussi. Et alors ? Il se tire d'affaire à chaque fois, le chien. Il a déjà dilapidé plusieurs fois et son argent et l'argent des enfants.

Je lui dis :  - Pourquoi vous en êtes-vous pris à l'argent de mon fils ?

Il répond :  - Avez-vous mis beaucoup de beurre dans cette affaire ?

Je dis      :  - Mon fils est pour moi un enfant.

Il dit         :  - Et ma fille, n'est-elle pas pour moi un enfant ? 

 Je dis     :    - Ett !   

Il dit         :   - Bè !  

Je dis      :   - Soit !   

Il dit         :   - Abrégez ! 

 

Du tac au tac ! J'ai pris mon "morveux" entre quatre yeux et lui ai dit: 

 

- Crache sur ton beau-père, le richard, le fourbe, et viens t'installer chez moi. Ce que Dieu donnera, ce sera pour tous !... Du moment qu'on est ensemble.  

 - Voyez-vous avec mes gendres je n'ai pas de chance non plus. Mais vraiment absolument aucune ! En fait je n'ai rien à leur reprocher, et je n'ai surtout pas honte d'eux (Dieu m'en garde), car voyez-vous, de tels gendres, même le plus grand richard n'en possède pas : de bons enfants, des " aristocrates ", des personnages, des intellectuels !  

- L'un de mes gendres, un véritable "noble", une porcelaine, de la soie, la perfection même, il consacre tout son temps à l'étude.  

- C'est un grand savant. Je l'héberge et le prend entièrement à ma charge, depuis son mariage.  

 - Car si vous le connaissiez, vous diriez vous-même que c'est un péché que de lâcher un tel être dans ce monde. Que deviendrait-il ?  

- L'autre gendre n'a pas une telle noblesse, mais sa culture est tout de même étendue. Par exemple, que voulez-vous qu'il fasse ? Ecrire, lire, calculer chanter, danser ?... . Il le fait. En plus de tout cela il joue aux échecs. Si l'on converse il sait répondre ! Néanmoins, on n'échappe pas à son destin... et comme dit le Roi Salomon: " tous les savants sont des va-nus-pieds ".  

 - Il a été mis à l'épreuve de toutes les situations. Il a déjà été un propriétaire, et un commerçant, et un enseignant, et un marieur. Découpez-vous en mille morceaux, ça ne marchera tout de même pas.  

- Aussi, reste-t-il chez moi avec les enfants. Je ne vais tout de même pas jeter ma fille à la rue !...  

- J'ai encore un autre gendre; pas un aussi grand savant, mais pourtant pas n'importe qui. La tête est bonne, la main habile à écrire une page du Talmud, et l'élocution est belle. Lorsqu'il parle, sortent des perles de sa bouche; un délice à entendre.  

 - Un inconvénient, pourtant : il est très délicat, transparent, presqu'un esprit .  

 - Il n'est pas en très bonne santé.  

 - Cela veut dire que lorsque vous jetez un coup d'œil sur lui, naturel, comme ça, il n'a semble-t-il rien, mais rien du tout !  

 - Mais alors qu'a-t-il ? C'est qu'il transpire, et en plus il tousse ! Il tient ça du temps où il a attrapé une toux désagréable, avec une sorte de cri. Et il lui est difficile de reprendre son souffle.  

 - Les docteurs lui conseillent de boire du lait et l'aller en cure à BOIBERICK.   

 - Là-bas se renent, dit-on, tous les malades; on dit qu'il y a là-bas une forêt qui est un remède contre la toux.  

 - Je réfléchis donc: si Dieu le veut, I'été de l'année prochaine, (si Dieu nous garde en vie), je me rendrai avec lui à BOIBERICK. En attendant qu'il guérisse un jour, je l'ai, avec sa  femme et ses enfants, comme d'habitude, sur le dos.  

 - Une bonne solution en quelque sorte ?  

- J'ai encore un autre gendre: tout-à-fait simple celui-là; mais un garçon courageux. Cela signifie, Dieu nous en garde, qu'il n'est ni un artisan, ni un tailleur, ni un cordonnier. Il n'a pas non plus fréquenté le Rheïder...  

 - C'est un poissonnier... et rien d'autre... il fait le commerce du poisson; il le vend. Son père fait le commerce du poisson, son grand-père a fait le commerce du poisson. Tous les membres de cette famille ne connaissent que le poisson...et encore le poisson...et encore le poisson...  

- En fait, ce sont des juifs tout-à-fait honnêtes, tout-à-fait respectables, mais...des gens simples.  

- Vous allez donc me demander: d'où me vient un tel gendre ?  

- Sans aucun doute il y a là-dedans une histoire ; comme on dit : "dans une rivière s'agitent toutes sortes de brochets".  

 - Le bonheur de ma fille est certainement là, et elle a certainement besoin d'un  tel mari  

- En fait, je n'ai pas de griefs contre lui: ma fille est très heureuse avec lui, parce que par nature c'est vraiment un brave homme, une perle rare, comprenez-vous, dévoué à nous tous: tout ce qu'il gagne, il le lui donne et il aide mes gendres, et mes fils autant que possible. Que peut-on lui reprocher ?  

- Il s'échine à travailler presque totalement pour nous et il a pour nous tous du respect. parce qu'il sait fort bien... il perçoit... comprenez-moi bien, qui il est et qui nous sommes ; il est lui, et nous sommes, néanmoins, nous ! On ne peut, comprenez-vous, balayer tout cela d'un revers de la main. 

 - Parce que, s'il se produit parfois que l'on se rencontre avec d'autres personnes et que mes enfants conversent au sujet des finesses du livre des prières, ou d'une loi judaïque, ou d'un morceau difficile de la "Guemara", ou simplement d'un verset de la Bible, il doit malheureusement, rester assis et se taire, parce que tout cela est pour lui... un mystère.

 - Bien sûr qu'il peut s'émouvoir et être fier d'avoir de tels beaux-frères; et qu'il peut trimer pour eux !

 - Qu'en dîtes-vous ? N'est-ce pas bien ainsi ? Hein ?  


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