Der Tunkeler

Publié le par AACCE

 

DOMAINE YIDDISH 

Biographie

Caricaturiste et humoriste . Né à Bobruisk en Biélorussie, il émigre à New-York en 1906, où il crée et édite des périodiques satiriques : « Der Kibitzer »  (1909-1910) et « Der Groyse Kundes » (1910). En 1910 il retourne à Varsovie, où il édite le supplément humoristique du quotidien Yiddish « Der Moment ». En 1939, il réussi à s’échapper en France, et en 1941 aux Etats-Unis, où il écrit pour le quotidien Yiddish « Forward ». Il a également édité le magazine humoristique Zoyer Milkh (1927) et « Ikh Lakh fun Aykh »(1931). Der Tunkeler fut l’un des plus populaires humoristes de la presse Yiddish. Ses pamphlets et ses livres très largement diffusés, ses petites pièces en un acte et ses sketches comiques ont été interprétés par de nombreux artistes. Son humeur joviale et ses satires légères apparaîssent dans des œuvres comme : « Oyf tsu Kloymersht (1924).

 


 Ma femme a toujours raison

 

Je me confesse devant le monde entier. J’ai convolé en justes noces avec une femme
charmante. Nous formons un couple exemplaire. Néanmoins, il nous arrive d’aller nous
promener ensemble de temps à autre et de parler quelquefois entre nous.
Ma femme aime beaucoup la rue Marchalkovska. Dans cette rue, dit-elle, on sent battre le
pouls de la ville, on sent son rythme, son harmonie... elle aime la frénésie de la grande
ville. Cet engouement que ma femme éprouve pour le pouls, le rythme, l’harmonie, etc., de
la grande ville, s’explique aisément car dans cette rue se trouve le grand magasin de
modes «Herze». Ce magasin possède le pouvoir magique de charmer le cœur des dames
de la bonne société et de leur donner de fortes émotions.
Pour partager ses grandes joies avec moi, ma femme m’invite généreusement à
l’accompagner. Elle s’arrête longuement devant chaque vitrine et commence à passer des
moments exquis. Son cœur se met à battre comme un marteau; son visage se voile d’une
extase sacrée, et ses lèvres remuent comme dans une prière: Mon Dieu, quelle divine
«marquise» celle avec les amples plis, regarde un peu ses broderies «chin-chin» arrivées
de France, ces dentelles grecques «Marie-Antoinette» et ce petit tailleur...
Pour endiguer le débordement d’émotions elle commence à les partager avec moi:
- Que penses-tu, de quel tissu est fait ce tailleur ?
- Que sais-je moi? Un tissu de manufacture sûrement.
- Quel idiot. «Drap de dame». Ma femme commence à s’énerver
- Soit, drap taratame dis-je sur un ton d’humble soumission.
- Et cette jolie petite veste ?
- Aussi de drataratam je suppose.
- Quelle jupe pourrait-on  mettre avec cette charmante petite veste ?
- Pourquoi pas de drarataplam ?
- Qu’est-ce que tu as à drataramer ainsi ? s’écrie ma femme hors d’elle; on ne peut pas lui
causer, doux Seigneur, qu’est-ce que tu m’as donné comme mari, pas le moindre attrait
pour les jupes féminines, pas un soupçon d’esthétique, aucune finesse d’esprit... Allons,
viens, on passe sur l’autre trottoir, en face, il y a plus de soleil. Tu sais combien j’aime le
soleil et ses rayons dorés et le «Sonenchein», comme disent les poètes,...
Je comprends immédiatement pourquoi ma femme aime tellement les rayons dorés du
soleil et le «Sonenchein». Sur l’autre trottoir se trouve le magasin de linge pour dame de la
firme «Wronitch»
Ma femme s’arrête à nouveau devant cette vitrine éblouissante, le coeur battant la
chamade et le visage empreint de la grâce virginale d’une sœur de charité devant la mère
de Dieu.
- Mon Dieu! un véritable Tout Ankh Amon de Venise, le mandarin de Bruxelles, les
broderies grecques de Zomba, regarde, regarde un peu ce pyjama ravissant, quelle
élégance, quel chic et cette exquise robe de chambre en pure soie, ces petites poches
adorables, que peut-on mettre dans ces petites poches ?
- Que sais-je moi ? Pour moi, tu peux y mettre les franges de mon châle de prière (les
tsitses).
- Quel idiot! C’est un mouchoir qu’il faut y mettre, mais de quelle couleur ?,

- De la couleur de ma barbe, ma chérie.
- Oh quel homme, aucun goût pour les robes de chambre. Allons viens espèce de vaurien.
Il faut qu’il se promène sur la rue Marchalkovska. Il sait que je déteste cette rue, eh bien, il
m’y amène exprès, voilà ce qu’il choisit pour aller se promener avec sa femme, une rue tout
ce qu’il y a de plus banal, rien que du commerce, aucun caractère, aucun style, fi! quelle
vulgarité, allons plutôt voir la rue Nevelt, ça c’est une rue au moins, large, vaste avec du
caractère, de la tradition, un ciel bleu, tu sais bien que j’adore le ciel bleu... et puis c’est plus
intéressant...
Nous passons entre les calèches, cabriolets, tramways, automobiles et arrivons à la rue
Nevelt.
Le style, le caractère, la civilisation, la tradition, etc., ma femme les trouve dans le magasin
de chaussures «Lechtchinski».
Devant cette vitrine, ma femme s’arrête toute frétillante, frémissante, pétillante et
commence à réciter une fois de plus ses homélies à la beauté, comme les hassidim dans le
Dibouk:
- Oh! mon Seigneur, regarde un peu ces admirables petites bottines et ces souliers en satin
et ces sandalettes ravissantes serties de pierres précieuses...
Elle se pâme d’admiration, elle a le souffle coupé et, en femme fidèle, qui partage tout avec
son mari, elle recommence à déverser sur moi une partie de son enthousiasme
- Que penses-tu, mon chéri, quels bas peut-on mettre avec ces souliers de satin ?
- Des bas de laine, je suppose.
- Quel imbécile, quel nigaud, c’est du «fokstrot», qu’il faut mettre.
- Mais oui, mais oui du «fokstrot», dis-je docilement.
- Peut-être. plutôt du «zonenbrand», c’est plus élégant. bien sûr, bien sûr, c’est plus élégant
le «zonenbrat».
- Avec ou sans couture ? Non, j’aimerais mieux le «tchalka».
Moi, en mari modèle, je m’empresse d’acquiescer:
- Bien sûr, c’est mieux, la «katchalka».
- Il ne sait plus ce qu’il dit, il répète comme un perroquet, pas un brin d’initiative, de poésie,
de goût, as-tu vu où il amène sa femme se promener ? tu n’aurais pas pu choisir un endroit
plus «lyrique», plus «distingué», regarde-moi cette rue, allons  voir un peu la rue Kroutche,
cette rue au moins est pleine de poésie, de charme, de rêves, tu sais combien j’aime rêver,
mon âme délicate aspire à la quiétude, aux rêves...
Les rêves de ma femme ce sont les innombrables magasins de chapeaux qui se trouvent
dans cette rue. Il y en a tant que ma femme ne sait plus où s’arrêter en premier. Ses yeux
commencent à lancer des étincelles, elle ne sait pas où donner de la tête. Finalement, elle
se fige devant une vitrine éblouissante, son visage se voile d’une exaltation mystique,
comme celui d’un peintre devant la Joconde et ses lèvres commencent à prononcer des
paroles pieuses...
- Seigneur! quels ravissants petits chapeaux, n’est-ce pas ? Quel splendide modèle, quelle
couleur divine, et ce petit cylindre épatant, quelle élégance, quelle fantaisie, et ce petit
«marinier»...
Et, une fois de plus, ma fidèle épouse commence à partager ses émotions débordantes
avec moi.
- Que dis-tu de ce merveilleux chapeau à larges bords ?
- Ces bords sont vraiment magnifiques.
- Et ce képi à  visière ? Moi, j’aurais plutôt enlevé la visière.
- Tu as parfaitement raison, moi aussi j’aurais enlevé la visière.
- Et cette cocarde ?
- Parfaite, ravissante.
- Tu sais ? J’aimerais mieux sans cocarde.
- Bien sûr, sans cocarde c’est beaucoup mieux.
- Que vais-je mettre à la place ?
- Que sais-je ? Un cœur ou un foie de veau...
- Tu commences déjà ? Tes blagues, j’en ai assez... Je pense qu’on devrait mettre une
plume de paon.
- Mais oui, bien sûr, une plume de paon ce serait parfait...
- Mon dieu, qu’il est bête, un vrai singe, il répète tout... pas un brin de fantaisie, de
personnalité, tout lui est égal, un homme sans caractère, une lavette... Fi, je n’ai jamais vu
un homme pareil. Bon, on peut déjà rentrer. Quelle rue a-t-il choisi pour nous promener, il
n’a rien pu trouver de mieux…
- La promenade est terminée , nous rentrons finalement à la maison. En passant devant
une librairie, je m’arrête, comme tout Juif qui se respecte, ne sommes-nous pas «Am
Asefer» le peuple du Livre. Et puis, comme vous savez, j’ai quelques affinités pour les
livres, j’y jette un coup d’œil de temps à autre... Je m’arrête donc pour voir les nouveautés
qui ont paru... Soudain, j’entends un cri strident, et ma femme me tire par la manche:
- Encore!... Il s’arrête devant chaque vitrine, on ne peut plus sortir avec lui, il est
insupportable, ma parole... Viens, viens, malheureux...
Profondément conscient de ma culpabilité énorme, je baisse les yeux et suis ma femme
légitime, longue vie à elle. Elle a toujours raison, son jugement est parfait.
(Traduit par Louba WOLF)
Texte paru Dans «La Presse Nouvelle Hebdomadaire» le 1er décembre 1978 


 

                                       LE KOUKERIKON     (Résumé)  

 Au début du siècle, une officine de pharmacien.    

 

L'apothicaire, docteur PILULE, et sa femme REGINE, s'affairent à la préparation d'un remède miracle, composé d'eau du robinet, de sel et de chaux : LE KOUKERIKON.  

 Entrent successivement : 

                        un médecin  très enrhumé, impossible d'être crédible auprès de ses malades dans un tel état, 

                        un  avocat aux prises avec ses cors aux pieds :  "Comment se présenter devant le Procureur avec  des oeils de perdrix ? "   

                        un rédacteur affligé d'une calvitie : "Que faire alors que ma fiancée tient absolument  à caresser mes boucles ?  

 

A chacun des trois protagonistes ", le pharmacien jure ses grands dieux que  son remède est la solution de tous leurs maux. 

Du docteur "verseur de lavements", il fait très vite son complice en lui promettant une coquette rémunération et en proclamant cyniquement qu'un rhume mal soigné" dure trois semaines, et bien soigné, 21 jours. 

Les choses deviennent plus difficiles avec l'avocat, maître es "Moulin à paroles". Celui-ci découvre rapidement la supercherie et menace d'envoyer les deux complices en Sibérie,après les avoir pendus et fusillés. 

Peu impressionné notre apothicaire lui conseille de mettre une paire de lunettes sur ses oeils de perdrix et le neutralise avec la promesse d"une substancielle récompense. 

Le rédacteur, Monsieur "Gaspilleur d'encre", tellement désireux de plaire à sa promise, écoute attentivement les arguments délirants du pharmacien qui lui promet une forêt de boucles dans les plus brefs délais. D'ailleurs la meilleure preuve, c'est qu'un de ses clients,ayant renversé par mégarde sur sa chemise, quelques gouttes de "Koukerikon", s'est trouvé le lendemain, possesseur d'un manteau de fourrure! il le jure sur sa vie! 

Mais là aussi la crédulité a des limites. Pourtant, l'indignation du journaliste cède vite devant la promesse de savonnettes parfumées et d'eau de toilette. 

Le rusé pharmacien, resté maître de la situation, demande à chacun des trois larrons, une attestation célébrant les qualités de sa découverte. 

Pour récompense il leur remettra,à leur grand désappointement, non pas ce vil métal que l'on nomme "argent", mais un précieux flacon de "Koukerikon". 

Avec effronterie il conclue sur cette maxime: 

                     "Homo sana in corpora sana".

                                                                              d'après  DER TUNKELER

 

Publié dans aacce

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