Le Livre de l'exode

Publié le par AACCE

 

Moïse

 

Moïse naquit dans une famille traditionnelle de la tribu des Lévy. Pendant que son père faisait de l'import-export de schmatès, sa mère confectionnait des berceaux en osier qu'elle vendait sur le marché de Vilno. Certains produits de luxe expédiés chez Lancel ou Vuitton étaient garantis insubmersibles grâce à une couche de goudron. Mais ils étaient rares à cause de l'embargo sur le pétrole irakien.

Très jeune, Moïse fut passionné par les animaux. Il collectionnait des sauterelles, des grenouilles et d’autres bestioles au grand désarroi de sa mère qui se plaignait que ces petites bêtes étaient de véritables plaies pour elle, pour la famille, et même pour l'Egypte toute entière.

Une jeune fille au pair l'emmenait souvent au zoo de Vincennes. Un jour, alors qu'il contemplait les singes, il entendit la voix de Pharaon, sur un transistor, déclarant que tous les premiers nés d'Israël devaient être passés par l'épée. Moïse prit peur et s'enfuit à perdre haleine. La jeune fille se mit à hurler :

  - Moïse s'est sauvé du zoo, Moïse s'est sauvé du zoo !

  C'est ainsi qu'elle perdit sa trace.

  La fille de Pharaon qui passait par là un dimanche soir en rentrant de Deauville, recueillit le jeune garçon. Elle l'appela "Moïse" car il s'était sauvé du zoo. Cette allégorie est incompréhensible, à moins que ce ne soit en souvenir de Moïse Rubinstein, qui habite près du zoo à Saint-Mandé dans un appartement très clair et très propre, juste à la sortie du métro, dans une rue commerçante mais pas trop bruyante. Certains commentateurs se demandent encore aujourd’hui ce que la fille de Pharaon faisait avec un Rubinstein, dont la mère avait arrangé le mariage d'Isaac et Rebecca, mais ce n'est pas notre affaire.

 Rubinstein ou pas, la fille de Pharaon éleva l'enfant comme son propre fils. Sans le savoir, elle donna Moïse en nourrice à la propre mère de celui-ci, ce qui ne fut pas sans conséquence sur sa recherche d'identité, et sur le choix de l'objet vers lequel orienter son complexe d'Oedipe. Ce fut une période pendant laquelle Freud consomma beaucoup d'aspirine.

Moïse grandit, entouré d'affection. Plus il grandissait, plus il ressemblait à Charlton Heston - les armes à feu en moins - ce dont ses mères n'étaient pas peu fières. Toutes les jeunes filles du collège se pâmaient lorsqu'il arrivait le matin sur son char à 6 chevaux, carrossé par Bertone.

  Quant à Ramsès, prétendant au trône de Pharaon, son regard courroucé lui donnaient un faux air de Yul Brunner.

  Un jour, en état de légitime défense, Moïse tua un garde Egyptien. La bande vidéo est là pour l’attester et a été versée au dossier sous la référence 4380 AZ. Mais Edward J. Robinson, qui avait assisté à la scène, s'empressa d'en informer Yul Brunner, et celui-ci, pour le remercier, promit d'intercéder pour que le cachet soit rapidement versé par les studios M.G.M. malgré la prétendue crise du cinéma.

 Pour punir Moïse de cet acte, Ramsès l’abandonna à l'entrée du désert sans même un 4x4 et un mécanicien pour franchir l’étape du Paris-Dakar.

 Le premier soir Moïse s'endormit donc à mille milles de toute région habitée. Il était bien plus isolé qu'un naufragé sur un radeau au milieu de l'océan. Alors, vous imaginez sa surprise quand, au lever du jour, il ne vit pas le Petit Prince. Il se frotta les yeux, et se mit à blasphémer car il s'était mis du sable avec ses doigts collants de confiture.

 Et au lieu de se rendre au Club Med d’Eilat, où l’attendait madame Rubinstein, il parvint au puits de Madian.

 C'est à ce moment que se termine la première bobine du film, et que l'opérateur doit intervenir, s’il n’est pas trop perturbé par la présence chaleureuse de l'ouvreuse venue faire un brin de causette, et plus si affinités.

 Le prêtre de Madian ne possédait que des filles. Il vit donc d’un bon oeil Moïse prendre Séphora pour épouse et proposer de devenir berger. Un jour qu’il avait mené les bêtes au pied du mont Horeb, il aperçut un buisson qui brûlait mais ne se consumait pas.

 - Eurêka ! s’exclama-t-il. Depuis le temps que Séphora réclame une fausse cheminée pour notre tente, voilà la solution.

 Mais D. l’interpella :

- Moïse, Moïse !

 - Me voici, répondit le visiteur.

 - Moïse, n’approche point d’ici, car cette terre est sacrée. Ote tes sandales de tes pieds car le parquet a été ciré ce matin. Et fais gaffe, sinon madame Jehovah va encore me passer un savon.

 Moïse ôta ses sandales en grommelant :

 - Heureusement que cette foutue Histoire se passe au Moyen-Orient ! Si mes ancêtres avaient vécu en Pologne, ce serait un coup à attraper une pneumonie.

De là vient l’origine du fait que les Musulmans se déchaussent dans les mosquées, alors que les Juifs ashkénazes se couvrent d’un châle et d’une kippa dans des synagogues pas très bien chauffées.

 Puis le dialogue s’instaura avec D., le premier d’une longue habitude :

 Moïse : Qui me parle ?

 D. : Je suis le D. de ton père, le D. d’Abraham, le D. d’Isaac et le D. de Jacob.

Moïse : Ca va comme ça, Tu ne vas pas me refaire toute l’Histoire.

D. : En tout cas, les plaintes des Hébreux sont parvenues jusqu’à Moi.

Moïse, en aparté : On dira ce qu’on voudra, l’Administration c’est long, mais rien ne se perd.

 D. : Va, je t’envoie auprès de Pharaon afin de faire sortir mon peuple d’Egypte.

 Moïse : Euh, ça ne peut pas attendre demain ? Ce soir, il y a un match de foot à la télé. Et si tu envoyais un fax, tout simplement ? De toute façon, quand je serai là-bas, s’ils me demandent ton nom, que répondrai-je ?

D. : Je suis qui Je suis, un point c’est tout.

Moïse : Ah non, c’est un peu court jeune homme. C’est pas suffisant. Ca passerait mieux avec la photocopie de Ta carte d’identité, une fiche d’état civil, deux photos et un justificatif de domicile.

D. : Va, Moïse, et arrête de me les gonfler, sinon j’envoie quelqu’un d’autre.

Moïse se présenta donc devant Pharaon avec son frère Aaron.

- D. m’a envoyé vers toi. Laisse sortir mon peuple d’Egypte afin qu’il aille fêter son D. dans le désert.

Yul Brunner lui fit un clin d’oeil :

- Arrête ton char, Moïse, déjà quand on était petits tu inventais n’importe quoi pour me piquer mes légo. Et puis, le désert, je n’ai que ça en Egypte, pourquoi iriez-vous ailleurs chercher ce que vous avez sous la main, sous les pieds, dans les yeux, les oreilles et les narines ?

 - Puisque c’est ainsi, je vais réaliser des prodiges que D. m’a appris. Tu vas voir que tu seras épaté.

 Aaron qui était très facétieux, renchérit :

 - Epaté... pur porc, comme ìl se doit.

Moïse jeta à terre le bâton qui devint serpent.

 - Fastoche, rigola Ramsès. J’ai vu le même tour hier soir au Cirque de Moscou.

- S’il n’y a que ça, j’en connais d’autres.

Et Moïse changea l’eau du Nil en sang. Il faut remarquer que ce ne fut pas facile pour les techniciens des effets spéciaux, car le film date de 1956, et ils n’avaient pas les mêmes moyens techniques que Spielberg.

Encouragé par son succès, Moïse poursuivit son spectacle sans même faire d’entracte. Il y eut l’invasion des grenouilles, puis les moustiques, les taons, la mort du bétail (ce qui n’a pas été simple non plus car la vache du premier plan avec la tache entre les cornes refusait de rester allongée pendant les prises de vues), puis les ulcères, la grêle, les sauterelles et enfin, les ténèbres, le plus facile car il suffisait de fermer le compteur EDF.

Il y eut de nombreux rappels. Moïse revint sur la scène :

 - Tout spécialement pour Pharaon, je vais réaliser mon dixième et dernier prodige.

Et tous les premiers nés d’Egypte moururent. Et Pharaon ne trouva pas ça drôle, car son fils se trouvait dans la liste. Il se leva, et joignant le geste à la parole, il cria :

- Sortez d’ici, prenez tout ce que vous voulez et tirez vous.

Et c’est ainsi que le peuple d’Israël sortit d’Egypte, et il n’y revint que pour l’affaire de Suez.

 Et pendant que le projectionniste mettait une nouvelle bobine, l’ouvreuse rajustait son corsage et se passait un coup de peigne.

 Malgré la liberté retrouvée, tout n’était pas facile pour les 600 000 réfugiés (chiffre communiqué par les organisateurs, la Préfecture de Police n’étant pas tout à fait d’accord).

 L’ONU était débordée, et Médecins sans Frontières attendait les sacs de riz envoyés par erreur en Somalie.

 Conscient qu’il y avait encore une bonne heure de film à remplir, Pharaon appela les meilleurs gagmen d’Hollywood et ceux-ci eurent la bonne idée de poursuivre les Israélites. Bien leur en prit, car la meilleure scène était encore à venir et devait décider du succès de cette histoire.

 Arrivé devant la mer, Moïse leva solennellement le bâton vers le ciel... et contre toute attente, rien ne se produisit. Mais le gardien du parking du mont Saint Michel sortit de son guichet :

 - Qu’est-ce que vous voulez ?

- Euh, vous avez l’heure des marées ?

- Adressez-vous au Syndicat d’Initiatives. En attendant, vous me devez 4 Euros parce que votre chameau est sur un emplacement, et toute heure commencée doit être payée.

 Et pendant que Moïse sortait un billet de 20 Euros en réclamant la monnaie, D. fit souffler un vent de tempête, et la mer s’ouvrit, et le billet s’envola, et tous les Juifs se précipitèrent pour le rattraper.

 Et c’est ainsi que le peuple d’Israël traversa la mer rouge.

Les troupes de Pharaon arrivèrent à cet instant et s’engagèrent à leur tour. Mais les chars étaient bien trop lourds, surtout les AMX30, et ils s’enlisèrent au milieu des parcs à huîtres et des moules de bouchots.

C’est depuis ce jour que les fruits de mer sont proscrits de la nourriture sainte, par crainte d’y rencontrer des bouts de fer rouillés et des restes de soldats non cashers.

 Moïse naquit dans une famille traditionnelle de la tribu des Lévy. Et pendant que son père faisait de l’import-export de schmatès, la salle se mit à siffler, et le projectionniste se rendit compte qu’il s’était trompé de bobine.

 - Ecoute Sylvette - Sylvette, c’est le petit nom de l’ouvreuse - je ne sais plus ce que je fais. Tu me retournes la tête.

 Et après une courte interruption de l’image, le peuple d’Israël arriva au pied du mont Horeb.

 Vous noterez que cela est un raccourci préjudiciable à l’Histoire (avec un grand H) car, pour une fois qu’on pouvait voir les Juifs souffrir pendant 40 ans en traversant le désert, on aurait pu se rendre compte que ce n’est pas facile tous les jours d’être un peuple élu.

                                                                                              Guy Perelman

Publié dans aacce

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