Une autre nouvelle de Daniel

Publié le par AACCE

L'avion

 

 Il était bien difficile de savoir d'où lui venait l'amour de l'Orient. Il aurait pu aimer les Kanaks, ou les Inouïts. Non, ces goûts l'avaient portés sur le Japon. En vérité, son amour du japon était quelque peu mystérieux. Certes, pas plus que les goûts et les dégoûts, cette fine dialectique entre les chromosomes et la contingence. De plus, la littérature esquimaude était relativement peu répandue dans la planète Jeunes, sa planète. Les mangas, par contre, avaient bien envahi son univers, et il avait plongé avec délices dans cette culture promue plus spécialement pour les ménagères de moins de 15 ans.

 

   "Si jaune, et déjà ponaise" avait été la seule remarque du père sur cette littérature. Ses parents, pourtant, n'aimaient guère la Bande dessinée, mais il n'était pas de tradition à la maison, de censurer un genre de lecture, fût-il mineur et nippon.

Quoiqu'il en soit, son attrait s'était en partie forgé par ces histoires qui se lisent de droite à gauche.

-          Ah bon, comme en yddish ?

-          Oui, Mémé, comme en yddish.

-          Alors, ils ont dû copier les juifs.

-          Mais, tu sais Mémé, les juifs ne sont jamais allés au Japon, ni les hébreux d'ailleurs.

-          Taratata, je sais ce que je dis. Tu sais bien des chose, que tu apprends à l'école, ou dans les livres, mon petit. Mais en ce qui concerne les juifs, j'en connais bien plus que toi.

-          C'est vrai, Mémé, mais pour les signes, le japonais ne ressemble guère au yddish.

-          Parce qu'ils ont mal copié mon petit. Mal copié, c'et tout…

Il adorait ces discussions avec sa grand-mère, et aimait encore plus lui laisser le dernier mot.

 

 Plutôt qu'avec des photos de vedettes de la chanson ou des stars de cinéma, il avait tapissé sa chambre des cartes d'Asie. Dieu seul savait où il avait déniché ces cartes où le centre du monde n'était pas la vieille Europe. Tout devient si étrange quand le centre bascule. Allez donc retrouver la France dans cette géographie schizophrénique entourée de mystérieux signes hérités du yddish. Et puis, allez vous y retrouver dans ces religions où il n'y a pas de Genèse ni d'Apocalypse. Pas de début, ni de fin, et où la notion de temps tombe dans un chaos d'où la mort n'est qu'une forme de renaissance.

 A l'adolescence, notre héros avait délaissé les mangas pour une lecture plus consistante.

Akutagawa et ses merveilleuses nouvelles teintées de freudisme, Akinari, Inoué. Mais aussi Kawabata et sa morale perverse, sans oublier l'inévitable Mishima. Ce dernier, un romantique un peu fasciste, un peu homosexuel, un peu masochiste, était bien trouvé pour enflammer notre adolescent. Avec sa fin soigneusement mise en scène (il s'est fait "sépuku", autrement dit, hara-kiri) il avait impressionné notre adolescent devenu jeune adulte. En matière de goûts plus sensuels, étrangement, le monde des geishas ne le faisait pas fantasmer plus que cela. Dans le 20ème arrondissement, on rencontrait plus souvent des chinoises et des vietnamiennes que des geishas. Et puis, comme le dit  Brassens, à son âge, l'amour se pose où l'œil se pose, fut-il posé sur une poupée Britney blondinette plutôt que noir de jais...

La famille avait peu voyagé. Quelquefois dans la verdeur de l'Europe du Nord, là où l'on n'a pas trop chaud quand on campe disaient les parents. On y avait du reste rencontré quelques Esquimaux, et cela le surprit de voir ces immigrés asiates de l'extrême Nord. Surtout quand on avait oublié qu'ils en furent les premiers habitants durant quelques milliers d'années.

Au lycée, il aurait aimé faire japonais 1ère langue, mais comme le faisait remarquer finement sa mère, même l'hébreu était plus facile à trouver. Il avait donc sagement appris l'allemand, l'anglais et l'espagnol, s'en remettant au destin, et à la vie pour acquérir le japonais.

Après de brillantes études de commerce en grande école, la vie effectivement s'en était chargée. Il avait décidé d'apprendre le japonais en plus de ses études, et puis,

avec des idées simples, il irait voguer vers l'Orient compliqué.

A ses parents admiratifs, il se plaisait à souligner que, dans l'apprentissage des langues, le plus difficile, c'était les quatre premières. Le reste n'était qu'une formalité.

N'empêche disait la grand-mère, s'il était aussi doué, pourquoi n'avait-il pas appris le yddish ?

 Rapidement, il avait trouvé un travail. Presque une Mission. Il devait vendre des machines à découper le tissu au laser. Piloté par informatique, le laser. Pardonnez du peu, mais exporter de la haute technologie française au pays du Soleil Levant informatisé, il fallait y croire, à la haute technologie française. Même si l'on ne vend pas tous les jours des machines à un demi million de dollars, l'avenir semblait cependant plutôt prometteur.

 

 Il voyageait beaucoup entre Hong-Kong, Tokio et Séoul, car le schneider était plus répandu en Orient que dans le Sentier à Paris. Ce n'étaient pas tout à fait les mêmes tailleurs, plutôt des entreprises en habillement qui utilisaient de milliers de schneiders à la fois.

Malgré son enthousiasme pour le Japon, il se trouvait parfois en grand décalage culturel. Il aimait, pour illustrer ce hiatus, raconter quelques anecdotes signifiantes. Telle, celle de Monsieur Hitachi.

 

 Monsieur Hitachi, PDG de Hitachi Taylor Limited, devait acheter 3 machines françaises. Comme chacun ne le sait pas, tout contrat d'importance, au Japon, se négocie, dans sa phase finale, en privé. Chez le PDG lui-même, ou dans une maison de thé, choisie pour ressembler à s'y méprendre à un intérieur privé et luxueux du japon traditionnel.

Après un repas somptueux, où le poisson frémissait encore de vie,bien que tendu entre 4 baguettes, et une cascade de mets raffinés qu'on croyait l'apanage de la seule cuisine française, Monsieur Hitachi, s'était levé. Par déférence envers ses invités occidentaux, il tenait à offrir un café à l'occidentale. L'absence de chaises rendait cependant, l'opération délicate. Le café était servi dans une large tasse, reposant sur une magnifique soucoupe en céladon de l'époque Taîsho, et, une petite cuillère de vermeil était paresseusement allongée en travers de la tasse. Pour tout dire, la petite cuillère était lourdement chargée de crème Chantilly. Nous étions à la Huitième Heure, et pour le contrat, c'était l'heure cruciale et solennelle de la signature. Tout à coup, d'un geste un peu brusque, notre adjoint imprima à la petite cuillère une légère pichenette. Légère, très légère, la pichenette, plaida-t-il mille fois, par la suite.

Quoiqu'il en soit, les lois de la balistique étant les mêmes qu'en notre douce France, la crème prit une trajectoire parabolique, et atterrit sur les lunettes de Monsieur Hitachi. Sur un seul verre doit-on préciser. Avec ses grosses lunettes carrées en écaille, le regard de notre PDG devint feutré par une magnifique étoile de crème. Le réflexe de se précipiter pour s'excuser, une serviette à la main, n'avait pas eu le temps de jouer, que, Monsieur Hitachi, superbement Zen, continuait son propos comme si de rien n'était. Il ne fallait pas que les hôtes occidentaux fussent gênés par une maladresse, même si, pour moins que cela, on se faisait "sépuku" par Lao-Tseu !  Il restait donc à écouter le propos de Monsieur Hitachi, en le regardant dans l'œil, et en ne voyant, bien sûr, que la crème qui commençait à dégouliner. Tout cela en se retenant de rire, car il n'était pas sûr que le rire fût très à propos, même pour Monsieur Hitachi, si tolérant par ailleurs pour les misérables occidentaux.

Jugeant que 30 secondes était un laps de temps raisonnable, le seigneur Hitachi s'approcha discrètement de la fenêtre, et, en tournant le dos, il essuya son verre.

 Et, oui, vérité en deçà des Pyrénées, erreur au-delà, aurait conclu le grand Malherbe…

 Il voyageait donc beaucoup entre Paris et l'Orient, et l'avion lui était devenu plus familier que le train. Depuis toujours, il avait ressenti une légère appréhension lors des phases délicates de décollage et d'atterrissage, mais au pays de Descartes, on lui avait forgé l'idée que l'avion était le plus sûr moyen de transport de la planète. En terme de passagers/kilomètres, ou de kilomètres/passagers, unités dont la différence le laissait un peu songeur. Et puis voyager en classe "buiseness" lui faisait vite oublier les petits désagréments. Parfois, aussi, l'avion devenait un petit théâtre. Comme ce jour sur "Air France", où le pilote avait inversé la sono. Croyant sans doute s'adresser au personnel navigant seul, on entendit dans l'habitacle : " Nathalie, tu m'amènes un café, et ton joli p'tit cul ". Une ravissante et rougissante hôtesse se dirigea vers le poste de pilotage, sous le regard amusé de tous les passagers français. Presque arrivée à destination, un charitable passager l'interpella : "excusez-moi, Mademoiselle, je crois que vous avez oublié le café…"

 Ces dernières années, il avait fort peu pris de vacances. Le laser n'attendait pas, et comme nous l'avons dit, cela ne se vendait pas comme du bon pain.

 Les affaires marchaient assez bien cependant pour que, de temps en temps, il puisse prendre un peu de répit. Lors de ses rares jours de battement, son grand plaisir était de fermer ses portables (ordinateur, et téléphone), de cacher son agenda, et d'improviser. Décider au dernier moment, c'était son plus grand plaisir, son luxe à lui seul. On pouvait ainsi passer quelques jours en Bretagne, en Cappadoce, ou comble de l'exotisme, dans le 20ème arrondissement, incognito.

Il savait que ces journées étaient précieuses, et que le sentiment de voler du temps à l'adversité ne durerait pas. Improviser deviendrait encore plus difficile, si, comme tout le laissait croire, sa petite amie devenait plus si affinités.

 Il était aujourd'hui, dans un de ces jours bénis. De Kyoto, il regagnait Paris, en regrettant vaguement de ne pas avoir décommandé son voyage. Où, du moins de l'avoir décalé de quelques jours. Il était, benoît sur son siège, déjà attaché, le regard inutile errant sur un journal vaguement ouvert. Le décollage semblait tarder, et il se sentait envahi d'une douce somnolence. La radio du bord annonçait en anglais des phrases qu'il n'écoutait pas, quand, tout à coup, le rideau de sa vigilance se déchira, on ne sait pourquoi. C'était un appel d'un passager en souffrance qui devait absolument, mais absolument, rentrer à Paris. L'avion, bien entendu était complet, très complet. Le suivant ne partait que 2 jours plus tard. Notre héros connaissait très bien ces fâcheux contretemps, si dommageables aux affaires, où l'on était prêt à tout pour trouver un siège. Le monsieur en souffrance était, semble-t-il, prêt à beaucoup, puisqu'il offrait 2 jours de vacances à qui lui laisserait son siège. Et pas n'importe où. Au Hilton de Kyoto, un palais ancien du XIIème siècle, magnifiquement restauré, dans le centre historique de la vieille ville. Quatre étoiles luxe, hors catégorie. Nous ne manquions pas d'argent, mais la firme ne payait pas de 4 étoiles luxe. Seulement 3 misérables étoiles. Il faut bien être le pauvre de quelqu'un.

Et pourquoi ne pas accepter ?

-           Miss dit-il en interpellant une hôtesse, je suis preneur. Et, j'ai bien entendu, c'est au Hilton ? Oui Monsieur, certainement, par ici je vous prie.

Il a rencontré le passager bienfaiteur. Un presque parfait sosie de monsieur Hitachi, même prestance, mêmes lunettes. Il a bien crû que qu'on allait l'embrasser. Et ses remerciements avec inclinaison du buste qui n'en finissaient pas. Domo ! Domo ! Domo !

Laissons cela fit il d'un geste noble.

Son cœur s'est rempli d'une joie enfantine, à se voir offrir quelques journées aux frais du prince Hitachi, s'avoua-t-il, tandis qu'on lui changeait son billet d'avion et qu'on lui retenait son palace.

  

 Elles se sont déroulées à merveille ces journées de fainéant. Sans téléphone ni agenda, sans adjoint ni même journaux qu'il s'est amusé à faire atterrir d'un vol gracieux, du plateau à la corbeille. Il a regardé le lever du jour, appréciant les estampes japonaises " du Pays du Soleil Levant" qui s'offraient à son regard, puis il a plongé sur son lit pour s'y vautrer quelques instants, la couette de pure soie jusqu'aux yeux. Comme du temps où on l'appelait Jacquot. Il s'est donné les matinées pour utiliser un maximum le luxe discret du palace. Breakfast anglo-nippon, jacuzzi, piscine, massage. Les journées elles, se sont passées en promenades dans les ruelles de Kyoto aux mille autels et statues, dédiés aux multiples saints du panthéon bouddhiste. Il s'y perdait bien un peu dans la hiérarchie de sainteté, de Docteurs de la Science, aux Bodhisattva et Bouddhas. Sans compter l'autre religion aux 4 bras des nombreux Vishnou et leur énigmatique croix gammée. Il s'est offert le luxe d'une soupe brûlante sur le coin d'un trottoir encombré, s'est obstiné à chercher un vrai bijou de l'authentique période "Choson" pour son amie, et s'est conduit comme il le souhaitait, en touriste de base. Le soir, il a osé la maison de thé, se méprenant sur la couleur de la lanterne, dont la subtilité discriminait le salon de thé du bordel ou du bouge. Mais nous étions bien au pays de l'extrême courtoisie, et une jeune hôtesse l'a gentiment reconduit hors des sentiers de la perdition.

 

 Il s'avisa qu'en 2 jours il avait très peu parlé, et que le sentiment de plénitude qui l'avait envahi, s'était nourri de cette joie si rare. Enfin, il s'était réjoui de s'être couché de bonne heure, cette autre joie si précieuse qu'il n'avait pas savourée depuis deux siècles au moins.

  Avant de reprendre l'avion, il rouvrit les portables, signalant par là même, que les vacances étaient finies. Le téléphone était gorgé d'appels; quasi saturé le dernier cri de la technique nippone. Ce qui l'étonna surtout, c'était le ton grave de beaucoup de ses interlocuteurs, et la presque supplique de sa fiancée. Une voix qui suintait l'angoisse. Il comprit qu'il avait dû se passer quelque chose d'inhabituel, et rappela d'abord son amie. Elle lui répondit dans un sanglot, qu'elle n'y croyait plus, que cela tenait du miracle, car ils étaient tous morts, qu'elle était folle d'inquiétude, et presque aussi folle d'entendre sa voix. Ce n'était pas le genre hystérique pourtant la quasi-fiancée.

 

 -          J'ai exceptionnellement coupé tous mes contacts avec le reste du monde, mais je n'aurais jamais cru un instant que cela put modifier la marche de l'univers.

-          Je me fous de l'univers, mais tu comprends, ils sont tous morts, l'avion que tu a pris s'est crashé. Au dessus du Pacifique. Pas de survivants. Sur la liste, figurait ton nom, ainsi qu'un autre nom, asiatique, pour le même siège. C'est pourquoi j'ai gardé l'espoir un peu fou que ce soit l'autre qui soit tombé. Pardonne moi, ce n'est pas ce que je voulais dire…Je ne sais plus ce que je voulais dire, dit-elle en sanglotant de plus belle.

Il lui a expliqué l'échange de siège au dernier moment, le voyageur pressé qui lui a offert 2 journées royales. L'inconnu qui est mort à sa place, la N°26 D. Celle où lui-même devait mourir.

Un étrange sentiment s'est alors emparé de toutes ses fibres. Deux siècles avant, il était là, insouciant et joyeux. Maintenant, il était toujours là, vivant, mais d'une vie qu'il savait périssable. Il était là en entier, mais en même temps déchiqueté. Sans doute bouffé par les requins. Sûrement bouffé, ou ballonné, en tous cas, il était devenu néant. Devenu en si peu de temps Rien. Non pas qu'il  se sentit coupable d'être vivant. Mais les visages de la charmante hôtesse, du presque Monsieur Hitachi, qu'étaient-ils devenus ? La Camarde qui l'avait de si près frôlée de sa main décharnée, l'avait rendu étrangement faible et en même temps si fort.

Il ne pouvait garder tout cela pour lui, il fallait agir, parler, se reprendre.

D'abord, prévenir ses parents, son adjoint, son PDG. Puis informer la compagnie aérienne qu'il était vivant. Cela aussi était un peu surréaliste : Madame, veuillez prendre note que je suis vivant. Je parle, je bouge, je pense, et mes infortunés compagnons ne sont plus que matière inerte. Eh oui, Madame, je continue à avoir un peu mal aux épaules, aux dents bientôt, et eux rien. Néant pour toujours.

Il fallait rentrer à Paris, faire le point, revivre, bien qu'il ne fût presque pas mort. Mais rentrer, c'était remonter en avion. Et là, il sentit un picotement monter le long des cuisses, car chez lui, la panique commençait par là. S'il ne faisait rien, Dieu savait jusqu'où cela pouvait aller.

Il fallait d'urgence qu'il voie un médecin, français si possible, français sûrement. Le choc des mots devait être en direct, pas le temps de réfléchir. Peut-être à l'hôpital Occidental de Kyoto ? Il y avait effectivement là, un médecin autochtone qui parlait parfaitement le français.

-          Mais oui, mademoiselle, en urgence SVP, je suis rescapé d'un crash, enfin presque rescapé.

L'hôtesse ne semblait même pas surprise de parler avec un demi-mort.

-          Je comprends parfaitement que cela n'est pas rien, dit le docteur, cette mort par procuration. Et, croyez-moi, la mort, que je côtoie parfois, on ne s'y habitue pas. Mais vous êtes bien vivant, vous, cher monsieur. Et totalement non responsable d'être encore en vie.

-          Un petit peu, tout de même, j'ai, me semble-t-il forcé le destin.

-          Q'importe que ce soit vous, le destin où bien Dieu lui-même. Il vous faut faire la paix avec votre âme.

-          Comme vous y allez, docteur, nous ne sommes pas au confessionnal. Le problème crucial du moment, c'est que je suis terrorisé à l'idée de reprendre l'avion. Comprenez-vous, pas angoissé, terrorisé. Voir tous les visages, des hôtesses, des passagers –encore heureux que je ne puis voir le mien- et , s'imaginer les cris, la peur, le néant, qui peuvent, qui doivent suivre…

-          J'imagine sans peine vos difficultés. Mais, vous n'avez plus aucune chance calculable de vous crasher. Déjà que la probabilité "normale" est de 1 sur 10 millions, votre histoire réduit la chose d'un multiplicateur d'un autre million. Cela fait un nombre respectable de milliards. Beaucoup moins de chances que de gagner au loto.

-          Je vous objecterais bien qu'avec tous ces calculs, il y en a tout de même qui gagnent au loto, mais, ce que je veux, c'est prendre l'avion. Pourriez-vous m'y aider ?

-          Je vais vous donner un petit cocktail, qui va vous aider, et vous allez  planer avant de monter, cher monsieur, vous allez planer.

C'est vrai qu'il dominait bien la langue, monsieur Rokahura, et puis cela fait toujours plaisir, il avait l'air content de son bon mot.

  

 C'est peu dire qu'Il fut accompagné pour l'embarquement. On avait mobilisé la moitié de l'équipage. C'est donc tiré, happé, traîné, et finalement hissé discrètement –avant tout le monde, comme les grands malades- qu'il se retrouva, planant et attaché, sur un siège de première classe. Le commandant de bord crût même bon de venir lui serrer la main en bredouillant, ce qui ressemblait bien à des condoléances… Sur ces paroles encourageantes, euphorisé, assommé, sommniféré, il s'endormit du sommeil des vivants.

 

 Depuis lors, l'avion lui était devenu insupportable. L'idée même d'envisager de monter lui faisait éprouver ces picotements de cuisses, préludes à l'inéluctable. Pourtant, il s'était fait une raison de son presque décès. Simplement, il se sentait un peu en deuil. En demi-deuil, peut-être. Mais il ne pouvait plus monter en avion. Cela n'était pas très bon pour les affaires, et le PDG de la firme le pria fermement de bien vouloir se faire soigner. Il savait notre PDG, par un vague oncle de sa femme, qu'il existait un traitement efficace à 98%. Cela passait par une "dynamique de groupe", sans chimie ni drogues d'aucune sorte.

-            Vous n'allez pas me faire les 2%, mon petit. Et puis, c'est la maison qui paye. Quand le père du régiment vous parle sur ce ton, il ne reste plus que l'obéissance. De fait, il fallait bien faire quelque chose. Pour encore tâter de la statistique ; 1 million de fois 10 millions de chances. Bien qu'assez réticent sur les traitements "psy", il se disait que, si cela ne faisait pas de bien, il aurait au moins essayé. Après, ce serait la lobotomie ou quelque chose d'approchant, et à l'idée de se faire trouer le crâne, il sentait déjà monter des picotements le long de ses cuisses.

Il se retrouva donc un bon matin, dans un lieu très clean, du côté de Neuilly. Dans une salle très clean, aux lumières finement tamisées, et aux fauteuils qui appelaient la confidence. Une douzaine d'ouailles minables entouraient un psychologue très clean. Le docteur avait des lunettes à la Hitachi, et il l'avait de suite imaginé avec un verre étoilé de chantilly.

Comme il se doit, il fallait commencer par la présentation.

-     Moi, c'est Berthe, 28 ans, j'ai, depuis toujours des problèmes avec l'ascenseur. Je raconte, Docteur ?

-          Pas encore, Berthe, on se présente d'abord.

Lui, c'était Robert, il avait peur de monter en voiture. Des phobies ridicules. Coté avion, on était quatre, deux messieurs, deux dames pour ne pas faire de jaloux.

Au bout de deux jours, il fut à demi convaincu de raconter sa peur, et son point de départ lui valut immédiatement estime et considération. Les autres, ça venait de l'enfance ou d'un accident qu'ils avaient subi. Mais aucun n'avait subi de traumatisme par procuration. Une substitution comme celle de notre héros en imposait incontestablement et s'offrait comme la plus belle cause du lot. De quoi être fier en somme.

Étrangement, il se sentit un peu mieux au bout de quelques jours. Le docteur Hitachi l'entretint pendant quelques heures en privé, et, finalement, tout cela ne lui parut pas aussi stupide. Il progressait.

Après le stage, il suivit scrupuleusement l'ordonnance : cure de Cynorrhodon à la Reine des Prés. Le tout, bien sûr, acheté fort cher dans une herboristerie plutôt chic du 16ème arrondissement. Le résultat patent, fût qu'il pissa beaucoup, mais, fait surprenant, il n'en progressa pas moins dans l'idée d'affronter l'avion. Au 4ème entretien, soit lassitude du psy, soit conviction, soit sagesse du Cynorrhodon, il promit (il se promit) de partir un week-end à Nice, avec mademoiselle qui était devenue plus, car affinités.

- A condition Docteur, que vous me fassiez un cocktail à la japonaise.

Muni de son précieux viatique, il tenta et réussit ce premier voyage.  Ils étaient partis structurellement entiers, et, étaient revenus sous la même forme. C'était une victoire sur l'adversité dont il se sentait fier, mais pour le Psy, cela était la norme mon bon monsieur, simplement la norme. Décidément, le monde entier était rempli de grands seigneurs…

  

 De retour à son bureau parisien, tout le monde avait tenu à sabler le champagne avec le miraculé. Même Yvon, son adjoint ne semblait pas trop déçu de ne pas lui avoir piqué son poste. Après le petit speach directorial, chacun y était allé de son réconfort, ou de son bon mot. Une réunion comme l'aimait le Père de la Compagnie.

 

 C'est alors que Yvon, un peu grisé peut-être, lui fit son étrange proposition.

Toc toc sur la flûte de champagne..

- Je tiens, après t'avoir une fois encore félicité pour ton courage, à me racheter. Eh oui, me racheter, après l'étoile sur la lunette, qui a fait les gorges chaudes de l'assemblée. Non, ne protestez pas ! Donc, pour me racheter, je t'invite solennellement à monter …dans mon avion.

Voilà autre chose pensa notre héros, je le savais plus résistant à l'alcool. Peut- être l'émotion ?

- Eh non répliqua Yvon, qui avait lu dans ses pensées. J'ai une licence de pilote d'aéroclub. Là bas, tout le monde m'appelle le Commandant Smirnoff, car chacun sait mon goût- par ailleurs assez modéré- pour la vodka. Foi de Commandant Smirnoff, j'aurais plaisir à te promener au dessus de notre douce France. Soit tu es complètement guéri après ce tour, soit tu ne me parles plus de ta vie. Et, foi de Comandant, je démissionne de la compagnie.

Tout le monde resta coi, et, notre héros, un peu euphorique, un peu gris aussi, dans un silence religieux accepta l'offre. Cela déclancha,  un copieux vacarme, tel que PDG n'en entendit de mémoire d'homme.

Rendez-vous fut pris sur un aérodrome picard, à 100 kilomètres de Paris.

  

 Une fois dégrisé, il a tenu à respecter sa parole, et, avec sa fiancée, les voilà partis en Picardie. C'était vraiment un trou perdu, un aérodrome perdu, dans un champ de betteraves perdues. Entouré d'un vague grillage, accessible par une porte sans cadenas, l'aérodrome consistait en une piste en ciment mangée d'herbes folles et meublée d'une bite. D'une manche à air si vous voulez, que l'on nomme plaisamment ainsi dans ces milieux. C'était tout.

 

 Seul le bruit des oiseaux troublait le paysage, et ils trouvèrent très étrange que l'on put ainsi librement décoller ou atterrir, sans tour de contrôle ni tracasserie policière. Mais c'était ainsi au pays de Clément Ader, Blériot et autres Saint Exupéry. La tradition était restée ; incongruité que la menace terroriste ne laissera sans doute pas perdurer…

Un bruit de moustique se fit entendre, et le moustique devint un gros insecte noir qui, dans un bruit devenu vacarme, annonça le Commandant Smirnoff. C'était bien lui, en tout cas son avion, qui apparut tout auréolé de gloire, dans un ciel bleu picard.

Il fit un magnifique cercle, qu'ils prirent à juste titre pour un hommage à leur présence, puis dans une manœuvre d'une grande élégance, il atterrit à quelques mètres.

L'avion, un monoplan, semblait avoir des ailes en double, comme au temps héroïque de l'Aéropostale. Les roues, grossièrement attachées au corps par des pieux de ferraille, semblaient vouées à se détacher au prochain atterrissage. Et puis, le corps de l'avion lui-même était piqueté de rivets et de vis qui le faisait ressembler à un Meccano. Eh oui, le jouet d'assemblage en tôles des années 40-50. Ce n'était pas un avion, même pas un Lego de briques impecablement assemblées. Non, en vérité, c'était un vague Meccano, qui devait être surpris lui- même de pouvoir voler. Quant au poste de pilotage, les 3 cadrans qui l'ornaient, lui rappelèrent le Vespa des années cinquante. Sans parler des sièges que l'on avait sans doute volés à une Deux-Chevaux réformée depuis un demi-siècle. Seul le "manche à balai" tentait de ressembler à une vraie commande d'avion sérieux. Le commandant Smirnoff était rayonnant de fierté. Dame, il pouvait faire le fier. Voler avec une boite de conserve de cet acabit, devait en toute justice générer de la fierté.

Notre héros, lui ne faisait pas le fier. Disons-le sans détour, il avait la frousse. Une bonne et saine trouille.

-     je suis désolé, Yvon, mais je ne peux vraiment pas. Un gros avion, j'ai surmonté, mais ton avion à toi, élégant et gracile, me parait tellement fragile. Non, vraiment, je suis désolé, mais je passe mon tour.

-          Ce n'est rien, dit le Commandant. Tu vas commencer par prendre une gorgée de ça, dit-il en tendant une bouteille de vodka. Pendant ce temps, je vais te faire une démonstration de décollage, puis de faux atterrissage, c'est-à-dire que je vole en approche, et je remets la gomme au dernier instant. Ensuite, je te fais un cercle d'honneur, viens te récupérer, et youpi ! En route pour de nouvelles aventures.

Le commandant fit rouler son avion pour se mettre en bout de piste. Puis l'engin se mit à rouler, rouler, on aurait dit qu'il se refusait à quitter les betteraves. Enfin, presque en bout de piste, il décolla pour ensuite exécuter une gracieuse boucle. Il revint dans un bruit d'enfer, et se mit en position d'atterrissage.

Ils ont trouvé qu'il allait bien vite le gracieux avion du Comandant Smirnoff.

L'engin, qui devait simuler un atterrissage, a, en réalité touché le sol. Un peu trop brutalement, semble-t-il. Il a rebondi, puis s'est écrasé.

  

 Même pas une chance sur un million de millions.

  

Daniel Baron                                                                         Thézan les Béziers.  Août 2005

Publié dans aacce

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