Laïcité

Publié le par AACCE

     LA   LAICITE    :   UN COMBAT   SANS   FIN   OU  LA   FIN  D ’UN   COMBAT  ?

     Beaucoup de citoyens sont amenés à croire, semble-t-il, qu’un large consensus entoure le concept spécifique français de laïcité. Cet accord tacite a fini par faire oublier les violences, les outrages, les combats, les hypocrisies, les excès, précédant l’ultime séparation, enfin acquise, entre les Eglises et la République en 1905. Ces luttes ne concernèrent pas seulement les mois antérieurs à la loi, mais furent l’aboutissement d’aspirations déjà inscrites dès l’ère médiévale et désireuses de dissocier le spirituel du temporel. En Occident, la confusion des pouvoirs fut toujours contestée par les « laïcs », moteur de son Histoire, longue suite de négociations, d’alliances et de batailles entre le « trône et l’autel ».          

     Les débats récents ont réactualisé la possibilité de voir un (des) Dieu(x) et ses thuriféraires se mêler de nos affaires civiles et politiques bien que la dissociation entre religion et politique fasse apparemment l’unanimité en Europe. Alors, la laïcité est-elle menacée ? Faut-il, comme le préconise un ministre d’Etat, revisiter la loi, « l’actualiser » ? L’Etat doit-il financer la construction des lieux de cultes ? La pression des revendications communautaristes de tous bords va-t-elle réussir à ébranler un des piliers du « Temple » républicain, souvent clamé, quelquefois appliqué : la non ingérence du religieux dans la sphère publique ?    

     Devons-nous craindre une nouvelle guerre entre les laïques conciliants et les partisans de la laïcité intégrale bientôt réduits à une poignée d’irréductibles Gaulois assiégés ? 

Pour honorer les cent ans de la loi, le climat sera-t-il délétère, la longue marche vers l’égalité entre hommes et femmes compromise ?           

    Et si nous avions simplement la sagesse d’assumer la règle qui était celle des Juifs du XIXème siècle : « La loi de ton pays est la loi. »…             

     A sa manière, La Lettre des Amis de la CCE , forte de sa caractéristique juive « laïque », désire participer aux rappels historiques de la création de cette loi de 1905. Nous envisageons pour cela, après un rapide balayage à travers plusieurs siècles de luttes laïques françaises, d’aller observer de quelles façons, les journaux juifs du début du XXème siècle ont décrit les péripéties entourant cette loi. Que pensaient les Juifs, comment ont-ils réagi aux débats ?   

     En utilisant les documents recueillis et mis en ligne (www.eglise-etat.org) par notre ami Maurice Gelbard – saluons au passage son immense travail – nous vous communiquerons des extraits de l’hebdomadaire « Les Archives Israélites », ainsi que d’autres journaux, des résumés des débats qui secouèrent les parlementaires notamment autour du projet de suppression du budget des cultes (vieux lièvre de trente ans !) et l’abrogation du Concordat !    

 Nous verrons que la loi fut celle de l’apaisement modérant le projet Combes, objet de toutes les haines cléricales. Nous évoquerons l’origine du « franco-judaïsme » et en regardant de plus près certains articles de la loi, nous nous poserons fatalement la question de savoir s’il serait justifié ou non de « revisiter » les termes de 1905…

                    « Rendez donc à César ce qui est à César et à Dieu ce qui est à Dieu »

     Selon l’historien médiéviste Jacques Le Goff, dès l’origine, le christianisme occidental porte en lui une dualité, celle du pouvoir. La phrase de Jésus dans l’Evangile « Rendez donc à César… » ne laisse aucun doute. Dieu et César : deux pouvoirs, spirituel et temporel à la différence du « césaropapisme » oriental chrétien. Les luttes incessantes entre papes et rois témoignent d’une permanente guerre d’influence.

 Un troisième partenaire se glisse entre l’Eglise et la monarchie : les « laïcs ».

                                « Les laïcs sont le moteur de l’histoire de l’Occident. »

      « […] Si l’Europe doit beaucoup au christianisme – qui a été le ciment de l’unité européenne depuis le 4ème siècle – elle doit autant aux laïcs.

 La laïcité fait partie de la nature de l’Europe, ce qui à mon avis rend tout à fait inacceptable les demandes du Vatican et de certains Etats d’inscrire la référence au christianisme dans la Constitution … Cette laïcité n’est pas contrairement à ce que ces hommes croient, le résultat de combats récents…

 

 La laïcité est une force de longue durée qui, après avoir été un des partenaires essentiels du pouvoir et de la société au Moyen Age, est devenue de façon indépendante, le phénomène dominant de nos sociétés européennes. […]     

 […] Durant le long Moyen Age, ce qui a gouverné l’Occident, ce n’est pas une théocratie, mais une alliance du trône et de l’autel, particulièrement en France où elle a fonctionné à l’avantage des deux partenaires. La Révolution a mis fin à cet Ancien Régime et les laïcs, qui n’avaient cessé de se renforcer depuis le Moyen Age, purent s’affranchir du joug clérical, jusqu’à ce que la séparation de l’Eglise et de l’Etat (décembre 1905), fruit du laïcisme militant de l’époque, marque l’aboutissement du vieux principe de distinction entre Dieu et César. » (J.Le Goff)                                     

                              « Philippe le Bel  1268-1314, pape en son royaume »               

      « […] A partir du règne de Philippe le Bel s’épanouit autour des Capétiens une véritable religion royale, qui perdura jusqu’à la fin de l’Ancien Régime. L’église « gallicane » était née, qui dans la pratique avait pour vrai chef, au-dessus du pape, le roi de France. […]     

 […] L’exception contemporaine de la laïcité française trouve ses plus lointaines déterminations historiques dans la « pontificalisation » du pouvoir royal des Capétiens au cours des premières années du 14ème siècle. Le roi tenant directement et exclusivement son pouvoir de Dieu, à l’instar d’un pape, le transfert au peuple, en bloc et d’un seul coup, d’une souveraineté qui lui avait toujours totalement échappé, lors de la Révolution Française , rejeta définitivement le religieux hors de la sphère publique. Mais une fois le roi décapité et l’Eglise évincée, les formes originales de l’Etat en France demeurèrent identiques : un Etat centralisé, doté d’une faculté d’intervention universelle et d’une autorité particulièrement forte. […]

 […] Les conséquences du règne de Philippe le Bel portent jusqu’à nous à travers les siècles. » (J.Théry historien)                

                  « L’Edit de Nantes 13 avril 1598 : un jalon sur le chemin de la laïcité »         

     « […] Dans la tourmente des guerres de Religion, la distinction du spirituel et du temporel, ancienne comme le christianisme lui-même, s’est épanouie en une première forme, balbutiante encore, de laïcité. […] Avec la victoire d’Henri IV et l’Edit de Nantes, un Etat fort (pas dans le cadre lâche d’un empire) garant de la paix civile, impose pour la première fois dans l’histoire de l’Occident chrétien et organise durablement, la coexistence de deux religions rivales. […] Nul ne songe à la neutralité de l’Etat de droit moderne ; la laïcité de l’Etat n’est pas encore une option, ni même une vue de l’esprit. Mais c’est un jalon sur le chemin qui y mènera. » (Elie Barnavi historien)  

 

                           « Louis le Quatorzième 1638-1715 ou la religion du roi »  

    « […] Pour Louis XIV, ce qui importait avant tout, c’était de renforcer la majesté royale. […] Tout Versailles participait à cette religion du roi qui était peut-être tout autant une « religion d’Etat ». Un Etat qui a bénéficié de ce que le philosophe Marcel Gauchet appelle un « transfert de religiosité ».

 Depuis la conversion d’Henri IV, la fidélité au roi l’emporte sur l’appartenance religieuse, comme en témoigne la Journée des Dupes en 1630 et l’élimination des Dévots. […]  

Le sacré s’est en quelque sorte déplacé pour se fixer sur cette entité abstraite et impersonnelle qu’est devenu l’Etat absolu, désormais renforcé et préservé. […] L’Etat est immuable, impératif […] La nouvelle religion de l’Etat royal qui émerge de la grande crise de la fin du 16ème siècle serait-elle suivant la forte expression de M.Gauchet « la religion de la sortie du religieux » ?  (Joël Cornette historien)                           

                             Puis vint Voltaire…1694-1778    « Ecrasons l’Infâme ! »

      Nombreux furent ceux qui s’inspirèrent et utilisent encore les combats de Voltaire, le considérant comme un des Pères fondateurs de la laïcité moderne. Pourtant si l’on regarde de près, ses analyses ont peu à voir avec une quelconque neutralité étatique. Il ne fut pas une grande référence lors des débats sur la loi de séparation.

 

 Pourtant, nous dit Jean-Marie Goulemot, par sa critique de l’Eglise, du clergé, de l’intolérance, de la superstition et du fanatisme, il a fourni des arguments aux partisans de la loi et a « incontestablement préparé l’opinion républicaine ».  

      Ce qui préoccupait le philosophe, c’était la faiblesse du roi. Les Lumières menaient une réflexion autour de l’Etat, ses buts, ses pouvoirs. Voltaire était convaincu que le progrès ne pouvait être la résultante que d’un Etat fort, dominant , seul capable d’imposer la paix sociale et de résister à la pression religieuse. D’où la nécessité de marginaliser les Eglises et surtout l’influence catholique nuisible. Il jugeait indispensable de « libérer le système éducatif de l’emprise cléricale et de l’endoctrinement mené par les prêtres. » Un transfert vers la puissance publique, fruit d’une « laïcisation sociale bien plus que de la laïcité ». Et là, Voltaire est bien un précurseur.

 

      Il reprochait aux religions monothéistes « révélées », leur fanatisme et s’en prit particulièrement violemment à la première d’entre elles, le judaïsme. A tel point que durant l’Occupation, la propagande antisémite l’utilisa amplement.         

 Voltaire montra « la peur qu’inspire aux obscurantistes, le livre porteur de lumières », lui-même largement interdit et poursuivit. « Ecrasons l’Infâme » (le fanatisme forcément obscur) pourrait bien être un cri dangereusement actuel…                     

                                         La laïcité « à la française » : une exception ?      

      Certes, les Français n’ont pas inventé l’idée laïque et la séparation des pouvoirs spirituel et temporel n’est pas une exclusivité hexagonale. Pourtant, il est indéniable que notre laïcité est spécifique et que ses origines remontent aux Lumières. Les grandes lois, qui depuis 1905 régissent les rapports de l’Etat et des Eglises, affirme Michel Winock sont le résultat influencé par deux événements majeurs : la Révolution et l’Affaire Dreyfus…                              

      Au 18ème siècle, la monarchie centralisée est l’alliée de l’Eglise catholique. Depuis la révocation de L’Edit de Nantes en 1685, le Protestantisme est interdit jusqu’en 1787 et les 40.000 Juifs de France, admis, sont depuis le 14ème siècle dans une situation « précaire » et le resteront jusqu’en 1790, 1791 où ils accèderont à la citoyenneté…

 Les valeurs défendues par les philosophes des Lumières s’opposent et heurtent la tradition catholique. La Révolution n’a pas, au départ, l’intention de combattre l’Eglise. Les décisions économiques, le serment à la Constitution , la condamnation par le Pape de la Déclaration des Droits de l’Homme amèneront le « schisme ».

 Bonaparte calmera la guerre religieuse en signant le Concordat de 1801, renouant en cela avec la longue tradition d’alliance entre le trône et l’autel mais en innovant. Il favorisa la réorganisation des deux cultes réformistes et du judaïsme.

      Néanmoins, le catholicisme entendait défendre bec et ongles ce qu’il pensait être son rôle politique et social et pour les Républicains du 19ème siècle, l’Eglise sera l’ennemi ! Cette dernière s’estimait victime « d’un vaste complot dont les francs-maçons et les Juifs  tireraient les ficelles pour la détruire. »

 Durant trente ans d’une bataille incessante, les Républicains partagés entre modérés et intransigeants « arracheront » une à une les prérogatives cléricales. Pour eux « la politique doit imposer sa loi aux religions » (Jules Ferry). Conscients de l’enjeu éducatif, ils mettront en place dans la décennie 1880, la législation scolaire, accusés de laïciser « une école sans Dieu ».

 

      L’Affaire Dreyfus et les bouleversements consécutifs, l’engagement anti-dreyfusard des catholiques, l’attitude des cadres de l’armée, ravivent une poussée anticléricale qui aboutira à la séparation définitive en 1905.

 « […] La laïcité est le fruit d’un affrontement idéologique et politique qui s’est étendu du 18ème siècle aux années 20. Elle ne fut pas un « pacte » ou un contrat entre deux camps, mais le résultat d’un rapport de force qui avait tourné au profit de la gauche républicaine. […]         

 La laïcité  à la française s’est rapprochée de la sécularisation des autres grands pays modernes. A quelques différences près. En France, plus qu’ailleurs, la religion est absente de tous les espaces civiques : l’école bien sûr, mais aussi le Parlement, les grands corps de l’Etat, les mairies etc… C’est le fruit de l’Histoire, qui explique aussi les différences de sensibilité dans les divers pays européens, comme on a pu le constater par les réactions de la presse internationale à l’occasion de la nouvelle loi française de 2004. » (Michel Winock historien)      

  Et les Juifs se dirent : « Cette loi de Séparation, est-ce que c’est bon pour nous… ? »                 

      Les Juifs de France, fait encore unique de leur histoire, étaient citoyens depuis 1791, grâce au bon vouloir des décideurs de la Révolution.

      Sept ans après la signature du Concordat, Napoléon convoqua une assemblée de notables juifs et décida de réorganiser le judaïsme. Les Juifs, nous dit Esther Benbassa, étaient favorables à cette réorganisation, désirant conjuguer les valeurs juives et celles de la France. Des questions portant sur la polygamie, le divorce, les mariages mixtes, les rapports entre juifs et chrétiens, le patriotisme, les rabbins, les métiers interdits par la loi juive, l’usure etc… cherchèrent à évaluer le degré d’attachement au pays et si le droit juif pouvait s’accorder avec le droit commun.

 

 Les notables, prudents, affirmèrent que le judaïsme « ordonne de regarder comme loi suprême, la loi du prince en matière civile et politique ». Ils furent conciliants sur tout, excepté sur la question du mariage exogame, refusant l’assimilation.

      L’empereur leur demanda de se constituer en « Grand Sanhédrin », instance de l’antique Israël, dans le but de centraliser, hiérarchiser l’administration et permettre d’imposer de nouvelles normes à l’ensemble du monde juif.  

Le Consistoire central fut créé en 1808 puis les consistoires départementaux.

     Il fallait « régénérer » les Juifs par l’éducation, les améliorer moralement et socialement, leur apprendre des métiers utiles, maintenir l’ordre et former des rabbins progressistes. Le Séminaire rabbinique aura cette vocation.

      Napoléon avait donc pour interlocuteurs des notables laïques, non pratiquants mais non assimilés, régnant sur les consistoires mais qui ne représentaient pas la majorité des Juifs (les Rothschild par exemple). Ces libéraux désireux de « moderniser » le judaïsme, dominèrent donc largement les orthodoxes issus des milieux pauvres. Ils inventèrent tout au long du 19ème siècle, le franco-judaïsme, lent processus d’intégration, adhésion à la République sans renoncement à l’appartenance juive.    

      C’est ce statu quo que la loi de 1905 va bousculer. Les consistoires, privés du soutien de l’Etat et de ses finances se transformèrent en associations cultuelles, chargées de s’administrer.  

                                              Il est temps pour nous, d’aller lire :

 - Quelques commentaires du rédacteur en chef Hyppolite Prague, le plus ancien organe du culte judaïque en France, la revue d’Emile Cahen : « Les Archives Israélites » recueil politique et religieux, hebdomadaire qui dura de 1840 à1935, concernant les propositions de la future loi de séparation de 1902 à 1905.

 - Un résumé de l’entretien accordé au « Figaro » du 27 octobre 1902 par les deux Grands Rabbins de France et de Paris.

 - Comment, dans le journal républicain « Le Siècle » (1836-1927) favorable à la loi et dirigé par un protestant J.L de Lanessan ancien ministre, une enquête interrogeait des « personnes israélites notoires » en 1904 et 1905 sur le même sujet.

 - Un des articles du Siècle qui reproduisait un passage extrait de « L’Univers Israélite » (1844-1940) hebdomadaire traitant des principes conservateurs du judaïsme, concernant les énoncés d’Emile Combes… et l’évocation d’une lettre du Grand Rabbin de France Zadoc-Kahn parue dans « Signal ».                     

      Le projet de séparation, après la loi sur les associations de 1901 indispensable pour pouvoir légiférer, ne semble pas préoccuper beaucoup la presse juive. Il ne fait pas la Une , loin de là. Au printemps 1903, l’antisémitisme et les crimes contre les Juifs de Russie bouleverseront plus sûrement rédacteurs et lecteurs que le divorce annoncé des Eglises et de l’Etat…     

 

  Jeudi 30 octobre 1902   « Les Archives Israélites »   :   

 

      « Voilà qu’on reparle de la séparation des Eglises et de l’Etat. Ce numéro n’avait jamais quitté l’affiche politique et surtout électorale.   […]

      La loi sur les associations, la politique résolument anticléricale adoptée par le Parlement et qu’exécute sans faiblesse le ministère actuel, paraissent d’ailleurs à beaucoup d’esprits, être le prélude de la rupture des chaînes qui unissent les Eglises à l’Etat et les asservissent.    […]    

      Quant aux cultes protestants et israélite, s’ils s’accommodent du régime actuel, ils envisagent sans effroi aucun, la perspective de la séparation d’avec l’Etat. S’ils ont pu se maintenir dans la persécution, sous la surveillance inquisitoriale de l’Eglise qui, armée du bras séculier, ne leur ménageait pas les coups d’estoc pour soumettre leurs adeptes à sa foi, il y a tout lieu d’espérer qu’ils pourraient se passer aisément du concours de l’Etat pour assurer la vie de leurs œuvres, la rétribution de leurs ministres. […]  (cf article du Figaro)    

 

 […] Nous sommes convaincus que le Judaïsme, dans sa vie intérieure, retirerait toute sorte de bénéfices moraux et religieux de la nécessité où il se trouverait de pourvoir, de ses ressources exclusives, à l’entretien de ses Temples, de ses Rabbins et à tous les autres besoins de son culte. […]      

     Le Judaïsme – comme le Protestantisme – dans la vie de compression qui a été si longtemps la sienne, et avec l’horizon borné et toujours chargé de nuages menaçants qui limitaient sa vue, habitués plutôt à obéir qu’à commander, n’a jamais eu de ces visées politiques. Flatté de l’honneur que lui firent les gouvernements de Napoléon Ier et de Louis-Philippe en reconnaissant son culte et en lui accordant, au même titre qu’aux confessions chrétiennes, un budget d’Etat […] il s’en montra reconnaissant par la pratique d’un loyalisme dont on ne pourra pas citer depuis 1808, un seul écart.

     Mais nous l’avons plus d’une fois établi, si la tutelle de l’Etat ne pouvait aucunement gêner des aspirations politiques qui n’existaient pas pour le culte israélite, elle eut sur le développement de la vie des communautés les plus funestes effets. […] N’ayant plus à payer de leurs bourses, nos coreligionnaires n’ont plus payé de leurs personnes et ils se sont sensiblement éloignés d’un culte qui pour vivre, ne s’imposait plus à leurs préoccupations, ne réclamant plus, de leur part, aucun effort. […] 

     La vie religieuse s’est ainsi retirée des Communautés qui vivent d’une existence factice et au sein desquelles tout esprit d’initiative se trouve étouffé. […]

     Que l’Etat retire sa subvention et sous le coup de la nécessité primordiale d’assurer le fonctionnement de ses institutions religieuses, de ses organes rituéliques, vous verrez la communauté juive se ressaisir dans un suprême effort…  […] »                               H.Prague

 27 octobre 02, dans le « Figaro », commentaire du journaliste :

       « […] Mon entretien avec le Grand Rabbin Zadoc-Kahn est fort court. C’est samedi, jour de réception et qui plus est le Yom Kippour. Je trouve le Grand Rabbin très entouré, pris dans le cercle de sa famille et de ses amis :

 

 GRZK : « […] vous pouvez déduire ma réponse de cette simple réflexion : nous demandons deux cent mille francs par an à l’Etat pour l’entretien de nos synagogues. Qu’est-ce que cette somme, eu égard aux 40 millions du budget des cultes ? En vérité, un culte libre qui ne pourrait trouver ces deux cent mille francs parmi ses fidèles, est un culte qui ne mériterait pas de vivre. » 

     Une figure plutôt sympathique, qui n’a rien de l’extérieure silhouette qu’on se plaît à représenter du juif, un peu replet, impériale grise, yeux fureteurs, l’apparence générale d’un chef de bureau de ministère, tel est M. le Grand Rabbin Dreyfuss :

GRD : « […] Vous avez compris, n’est-ce pas, que nous n’aurions rien à perdre à une séparation. Nous sommes 40 000 Israélites environ à Paris : vous vous apercevez aussitôt que le chiffre de deux cent mille francs que l’Etat nous alloue pour l’entretien de notre culte pourrait être facilement retrouvé. […] La loi qui nous régit n’est presque qu’une tolérance. Il suit de là, combien il serait aisé de rompre tout contrat entre les israélites et l’Etat – et combien ils y sont préparés. »           

 Deux années et quelques articles plus tard, les projets de séparation ou l’éternel débat annuel autour du budget des cultes ne semblent toujours pas offrir d’inquiétudes « israélites » ! Excepté une protestation en juin contre « cette surenchère de la politique anticléricale » et l’affirmation que l’adoption de la proposition de M. Buisson « serait une iniquité », rien de bien contrariant à l’horizon…

Jeudi 27 octobre 1904  « Les Archives Israélites » :      

     « […] Les sacrifices financiers que la Séparation leur imposera, si coûteux qu’ils puissent être à la masse, n’ébranleront pas leur foi (celle des Israélites ndlr) dans la République et n’atténueront en aucune façon la ferveur de leur culte pour les institutions libres et égalitaires que le pays s’est données. […]         

 

      La Séparation n’offre politiquement parlant, du côté des Israélites, aucun danger et n’ouvre la porte à aucune éventualité dont le régime républicain pourrait avoir à souffrir religieusement, nous l’avons déjà dit plus d’une fois, qu’elle ne pourra avoir que les plus heureuses conséquences pour l’avenir du Judaïsme… […] »                                 H.Prague

      Une semaine plus tard, après le projet de loi d’Emile Combes, le ton change. L’amertume de la déception est patente. Le mécontentement, l’inquiétude s’installent…

 Jeudi 3 novembre 1904  « Les Archives Israélites » :   

     « […] Quoiqu’il advienne, nous juifs, nous sommes destinés à souffrir, quand ce n’est pas de la haine de nos ennemis, c’est de la revanche de ceux que nous nommons nos amis. Entre le marteau et l’enclume, c’est cette position qui n’est rien moins qu’agréable que les vicissitudes de la politique, non seulement du passé, mais du présent, mais hélas de l’avenir nous réservent toujours : quand nos droits de citoyens ne sont pas contestés, ce sont ceux de notre conscience religieuse qui se heurtent aux rigueurs des lois qu’on forge pour réfréner des empiètements qu’on n’a pas à nous reprocher ! »                                              H.Prague  

 Le 10 novembre :

      « Le projet Combes n’est pas conçu dans un esprit libéral, qu’il s’applique à enserrer les cultes dans les mailles d’une réglementation tracassière, de nature à gêner, sinon à paralyser leur fonctionnement, par une conséquence logique, à rendre l’exercice de la religion malaisé, ce qui est contraire au principe qui doit demeurer intangible dans un Etat démocratique, de la liberté de conscience. […] …du jour où il rompt toute attache avec les confessions religieuses qu’il ne connaît plus, qu’il leur ferme sa caisse et les abandonne à leur sort, on ne s’explique pas qu’il persiste à les tenir sous sa férule, à s’immiscer dans leurs affaires intérieures, dans leur administration, dans la gestion de leurs finances, comme l’établit le projet présenté à la Chambre par le gouvernement. […]                                         H.Prague 

 Le 3 décembre paraît dans le journal « Le Siècle » une enquête où sont interrogées « plusieurs des personnes israélites les plus notoires ». La rédaction résume « fidèlement » leurs opinions :          

 « Sur la question du principe, les israélites n’ont rien à dire. Si le gouvernement et le parlement jugent qu’il y a des raisons capitales de faire la séparation et que le moment est venu, il n’y a pas de protestation à élever. Les juifs n’ont pas de Concordat à évoquer. Tout ce que les croyants israélites peuvent demander, c’est qu’on ne leur rende pas la vie impossible et que, sous prétexte de liberté, on ne tue pas leur culte. Une loi de liberté ne doit pas être une loi d’oppression. […] 

 

 

 

 

L’article 2 : légalise la spoliation (suivent des exemples ndlr)  

L’article 3 : est moins libéral que celui du projet Briand. Comment l’Etat peut-il « concéder » ce qu’il reconnaît appartenir aux autres ?

L’article 8 : S’il est interdit à l’union de franchir les limites d’un département, c’est la mort pure et simple de toutes les petites communautés, des communautés pauvres, c’est-à-dire de la plupart des communautés. […] L’application de la loi en projet serait le triomphe des orthodoxies fanatiques et outrancières. […]   

En résumé, nous déclarent nos interlocuteurs, le projet de loi du gouvernement, s’il ne manifestait en toute évidence une étude hâtive et superficielle du problème, apparaîtrait comme une conception injuste oppressive et spoliatrice. »       

 Le 9 décembre, toujours dans « Le Siècle », rappelons-le favorable à la séparation, sous le titre : « une opinion israélite », de longs extraits d’un article paru dans « L’Univers Israélite » sous les initiales B.M. « une des personnalités les plus autorisées du monde israélite », reflètent « l’opinion presque générale de ce milieu à l’endroit du projet Combes » :   

 « […] Non seulement nous ne pouvons supposer que des dispositions aussi draconiennes, aussi oppressives, aussi attentatoires à la liberté religieuse, puisse être sanctionnées par le Parlement ; mais il nous est même impossible de croire que M.Combes se fasse la moindre illusion sur leur sort. […] Le projet déposé par le gouvernement ne pourra que contribuer, par les graves et multiples objections qu’il fait naître, à prolonger le débat et à retarder la solution et que comme nous le disions au début de cet article, la Séparation des Eglises et de l’Etat n’est pas à la veille de se réaliser. »  

Christianne  

 

 

 

 

 

Publié dans aacce

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